L'espoir d'une montée dans l'élite du football français s'est envolé la semaine dernière en Côte d'Azur pour l'ASSE. Une désillusion totale au vu des moyens déployés et des ambitions affichées par Kilmer Sports Ventures. Anatomie de ce nouvel échec.
Le 3 juin 2024, Ivan Gazidis évoquait la "grande responsabilité" que représentait pour lui l'opportunité de "prendre la tête d’un club à l’histoire et au palmarès aussi prestigieux." Deux ans plus tard, ces propos résonnent encore un peu plus fort dans la tête des supporters, déçus par la situation sportive du club.
Un board XXL... qui dirige à l'ASSE ?
Commençons en prenant le problème par le haut. L'organigramme stéphanois est flou aux yeux de bon nombre de supporters. Ivan Gazidis est bien à la tête du club en tant que Président de l'ASSE, mais n'est que rarement présent. En interne, c'est Huss Fahmy, Vice-président en charge du football, qui est considéré comme le véritable patron du projet sportif . Un rôle pris trop à cœur ? Les "méthodes de management douteuses" évoquées dans le communiqué des groupes ultras en disent long... Son bilan est en tout cas questionnable. Tout comme celui de l'autre Vice-président, Jaeson Rosenfeld, dont l'outil data, pourtant réputé, n'a jusqu'à présent pas montré une grande efficacité.
Les deux hommes chapeautent l'ancien triumvirat, composé de Jean-François Soucasse, Samuel Rustem et Loïc Perrin. Le premier, Directeur général de l'ASSE, n'a connu que deux saisons complètes en Ligue 1 depuis son arrivée en 2021. Un constat qui ne manque pas de susciter des interrogations et qui peut être étendu au cas de Samuel Rustem, Directeur général adjoint.
Quant à Loïc Perrin, son rôle est encore plus réduit que celui de ses deux compères. Dans le milieu, les agents ne s'adressent plus à lui mais passent désormais par Alexandre Lousberg, le coordinateur du recrutement. Signe que l'ancien capitaine des Verts n'est plus un acteur majeur du recrutement de l'ASSE. Son rôle est aujourd'hui celui de coordinateur sportif, en charge de faire le lien entre le groupe professionnel et celui de la réserve. Sauf que là aussi, les résultats obtenus inquiètent. Seul Kévin Pedro a été propulsé avec réussite et de façon régulière en Ligue 2 cette saison. Et il ne l'a été non pas par choix, mais par contrainte. Le latéral droit de 20 ans serait encore en réserve à l'heure actuelle sans le concours de circonstances qui lui avait permis de se montrer en décembre dernier (blessures de Bernauer et de Lamba, contre-performances de Batubinsika et de Ferreira).
L'idée n'est pas de dire que le board stéphanois a tout mal fait. Simplement d'émettre l'hypothèse que Kilmer gagnerait à épurer et à clarifier un organigramme multicéphale qui n'a pas porté ses fruits cette saison. Le maintien d'un triumvirat qui enchaîne les déconvenues interpelle, notamment.
Un mercato estival hors sol
L'échec principal d'Huss Fahmy et de Jaeson Rosenfeld est probablement celui du dernier mercato estival. Celui-ci a conditionné négativement une bonne partie de la saison. Les joueurs recrutés l'été dernier pourraient être classés dans trois catégories différentes. D'abord, les éléments dont les qualités sont évidentes mais qui ont passé la majorité de la saison à l'infirmerie (Chico Lamba, Mahmoud Jaber). Puis, les recrues pour qui le problème se situe davantage au niveau de l’adaptation au championnat français (Joao Ferreira, Ebenezer Annan). Et enfin, les jeunes sur qui de l'argent a été investi mais qui sont encore très loin du niveau requis (Lassana Traoré, Strahinja Staojkovic). Seul Joshua Duffus, qui a apporté sur certaines rencontres pour sa première saison dans le monde professionnel, fait office d'exception à cette classification.
Le bilan du mercato estival, que l'on peut chiffrer à plus de 25 M€ en incluant les options d'achat levées, apparaît donc largement insuffisant au regard des ambitions affichées. Des pistes d'amélioration sautent toutefois aux yeux. Certains flops pourraient être évités en accordant plus d'importance à l'historique de blessures et au profil mental des joueurs recrutés. Pour cela, l’ASSE sera peut-être amenée à revoir son utilisation de la data. Si l'inclusion des données dans le processus de recrutement est l'avenir du football, elle doit être accompagnée d'autres outils.
Un mercato davantage francophone et ancré dans la réalité de la Ligue 2 sera donc attendu cet été. C'est le constat partagé par un agent de joueurs français que nous avons pu joindre : "Je suis dans le milieu depuis des années. Je ne prétends pas tout savoir. Mais leur mercato 100% data quand tu veux monter en Ligue 1... " Sur ce point, on peut espérer que Kilmer ait d'ores et déjà changé son fusil d'épaule. Les arrivées de Julien Le Cardinal et d'Abdoulaye Kanté l'hiver dernier semblent confirmer une évolution. Il faut aussi préciser que le mercato à venir sera le premier que la nouvelle cellule de recrutement, renforcée il y a 11 mois, aura pu réellement préparer.
Un groupe et un staff sous tension
L'une des fiertés de Kilmer était d'avoir renouvelé le staff de l'équipe première au cours des derniers mois. Sauf que ces changements ne se sont pas avérés payants. Les arrivées de nouvelles têtes au sein du staff n'ont pas eu l'effet escompté. On peut par exemple évoquer le cas du préparateur mental Foivos Papastaikoudis. Sans remettre en cause ses compétences reconnues dans le milieu, sa non maîtrise de la langue française pose question dans un vestiaire qui reste majoritairement francophone. Les échanges avec les joueurs, qui ne parlent pour certains pas du tout l'anglais, ont souvent été complexes.
Mais le symbole de la recomposition ratée du staff stéphanois se situe au niveau de la cellule de performance. Celle-ci affiche un bilan catastrophique avec un nombre de blessés historique ces derniers mois. Le Directeur de la cellule, Donough Holohan, était notamment dans le viseur d'Eirik Horneland à l'époque. Le technicien norvégien lui reprochait la cascade de blessures qui le plombait dans sa capacité à développer pleinement son style de jeu. Les relations entre les deux hommes étaient très froides. Des tensions nocives qui empêchaient une vraie optimisation de la performance à l'ASSE.
Enfin, tout n'a pas été rose non plus dans le vestiaire. "Il y a deux ans, il y avait des clans mais ils se disaient les choses quand c'était nécessaire. Là, ce n'est plus le cas", nous confiait un proche de joueur. Au-delà du staff, Kilmer devra donc s'atteler à reconstruire un groupe soudé et capable d'avancer dans la même direction. Une mission qui passera notamment par l'émergence ou l'arrivée de nouveaux leaders et, peut-être, par une réflexion autour du brassard de capitaine. Le débat est désormais ouvert.
